Bonjour Hervé, comment et pourquoi es-tu parti en Hongrie en février dernier ?

« Bonjour, Michèle (présidente de la Fédération), nous a fait passer des documents sur les projets FABUS et FABUS II portés par la FCSF et nous avons manifesté l’intérêt pour la MPT d’y participer. »

Sur la thématique abordée : susciter le travail communautaire, et les savoir-faire requis. Qu’as-tu vécu ?

« Durant le séjour on est allé à la rencontre des acteurs hongrois, des lieux alternatifs, des lieux de vie communautaire, comme ils les nomment. Le régime politique hongrois est complexe et particulièrement autoritaire fruit entre autres des politiques menées après la chute du mur de Berlin en 1989. Les professionnels que nous avons rencontré lors de notre séjour sont clairement positionnés et agissent de façon très concrète pour œuvrer à une société toujours plus démocratique et à une réduction des inégalités sociales. Dans leurs pratiques et leurs postures j’ai reconnu l’influence du courant porté Saul David ALINSKY (sociologue américain), des mouvements radicaux, très engagés où l’un de leurs enjeux est de rassembler la communauté. Ils essaient d’avoir l’ensemble des acteurs (organisation du peuple) avec eux pour régler les problèmes qui se posent. Ils n’hésitent pas à aller au rapport de force si nécessaire. D’ailleurs, sur le dernier lieu que nous avons visité à Budapest, les travailleurs sociaux et bénévoles qui ont investi une ancienne usine pour développer leur projet se positionnent très clairement comme étant des militants activistes. Ces postures et façon de faire ont suscité beaucoup de discussions dans notre groupe ayant trait à nos propres postures en France par rapport aux institutions, au sens politique que nous donnons à notre action, à la façon dont nous développions notre projet…. 

Peux-tu me citer un exemple pour expliciter tes propos ?

« Dans les personnes que l’on a pu rencontrer, sur Debrecen et Budapest, les acteurs que nous avons rencontré nous ont expliqué que des groupes de militants ou activistes s’installent en toute légalité dans un lieu en devenant propriétaire de ce dernier et mettent tout en place pour s’intégrer dans le quartier qu’ils ne connaissent pas forcement. 

Un de leur premier enjeu est de faire connaissance avec les habitants et le tissu économique. Les personnes chargées de le faire via du porte à porte expliquent pourquoi ils sont dans les locaux, ce qu’ils y font et surtout que ce lieu leur est ouvert et qu’ensemble ils peuvent travailler à la résolution de  problèmes rencontrés par les habitants tels, par exemple, la collecte des ordures ménagères.   

Dans un contexte si peu engageant, quels sont leurs soutiens financiers ?

« Ils font en sorte de ne pas dépendre de l’argent de l’état et des collectivités. Leur modèle économique prend appui principalement sur trois piliers l’autofinancement, le mécénat et des programmes européens. En termes de mécénat cela ne va pas sans poser de questions par exemple   un des lieux de vie communautaire que nous avons visités est très fortement financé par George SOROS, un milliardaire américano-hongrois, opposant de Viktor ORBAN. Il les finance à hauteur de 450 000 dollars. En termes d’autofinancement dans chaque lieu ils créent de l’activité économique en louant des locaux à des associations agissant dans le même ciel de valeurs qu’eux, en mettant en place de la restauration, salles de concert, bar…  De plus ils répondent également à des programmes européens qui leurs permettent de récupérer des fonds mais également d’acquérir une certaine forme de légitimité et visibilité à l’échelle de l’Europe, Fabus en est un exemple. »

Comment leurs actions sont perçues par l’état et les autorités locales ?

« Ils sont dans des rapports de force permanent. On ne leur facilite pas le travail.  En même temps ils font un énorme boulot en termes de « réparation sociale » sur les quartiers où ils sont implantés. Depuis les dernières élections municipales, les grands pôles urbains ont basculé vers la gauche. Ce qui n’est pas le cas de la partie rurale qui est très conservatrice. La Hongrie ce n’est pas un grand pays, 10 millions d’habitants. Il faut aussi mettre dans la balance les discriminations. Les ROMS qui sont originaires de Hongrie sont sujets à discrimination depuis des décennies. Par exemple Peter qui était la personne pivot lors de notre séjour travaille avec bon nombre d’associations sur ces questions d’inégalités et de discriminations dont sont sujets les Roms. » 

Tu penses qu’il y a des pratiques, des façons de faire qui peuvent être transposables, en tout cas réfléchis pour travailler sur nos territoires ?

« Oui, je pense ! et peut-être commencer par redonner du sens politique à notre action, ce à quoi, je suis très attaché, retravailler sur notre posture et notre relation aux institutions. De quelle façon peuvent-elles prendre appui sur nous et de quelle façon lorsque ça coince pouvons-nous manifester nos désaccords. Le contre-pouvoir que nous devrions logiquement représenter prend de mon point de vue bien appui sur les deux sens du mot contre : Prendre appui sur et/ou être en opposition si nécessaire. Toute la question aujourd’hui pour nous est de savoir comment nous nous positionnons par rapport aux institutions et cela en ayant en toile de fond le champ de l’Éducation Populaire auquel nous nous référons. Pour illustrer cette question liée aux postures j’aime bien citer cette phrase d’un psycho sociologue dont j’ai oublié le nom qui disait « Ne serait-il parfois plus intéressant d’être dans le confort de la posture plutôt que d’être dans l’inconfort de la posture ? Chez les acteurs que nous avons rencontré en Hongrie la réponse est claire et l’intérêt, via Fabus, d’aller à leur rencontre réinterroge nos postures, pratiques voire certitudes. »

« Sur les questions de financement !  Nous nous devons de repenser nos modèles économiques. Ce qui me fait réfléchir, au niveau de la MPT et à étudier avec le CA, à la mise en œuvre de projets s’inscrivant dans le champ de l’économie sociale et solidaire qui seraient sources d’auto financement, de développement du pouvoir d’agir des citoyens et d’insertion sociale et professionnelle.  

Arriver à faire entendre que nous avons d’autres sources de financement nous permettraient de développer plus fortement notre projet. »

En Hongrie, c’est ce que tu as pu apercevoir ?

« Ils sont dans un entre-deux, entre le squat et le centre social. Ils récupèrent et deviennent propriétaire d’un lieu à l’abandon, à Budapest par exemple c’était une usine de gants désaffectée héritage de l’ex URSS, et ils le retapent avec les forces vivent présentes. Ils louent des salles pour des associations, et petit à petit, ils créent un espace bar, restauration, concert. Ils créent un jardin d’enfants à destination des militants salariés ou bénévoles.

Est-ce imaginable en France ? Notre cadre normatif nous permettrait-il de création ? Peut-être faudrait-il que nous revenions comme le prônaient les collègues de feu jeunesse et sports il y a une vingtaine d’année à une interprétation des textes et non à une simple application stricto sensu de la loi ?  Il en va de même pour toutes autres initiatives. Je pense qu’avec de nouveaux aspects d’autofinancements on pourrait développer des choses comme celles-ci et entrer plus fortement dans le domaine de l’économie sociale et solidaire. » 

Atelier de musique animé avec des enfants ROMS.

Et la vie en groupe ?

« Je suis parti avec Ghislaine, elle est bénévole sur Rennes, des collègues de la FCSF, des deux Sèvres, du Maine et Loire, d’Angers, de Massy en Région Parisienne et deux toulousaines. Il y a eu une vraie dynamique de groupe. J’étais avec des personnes impliquées et investies. En termes d’organisation tout était nickel nous avons été accueillis par Peter un professeur de sociologie en Université et très impliqué dans les mouvements associatifs. Nous avions systématiquement une traduction d’assurée par des étudiantes et pour finir par Eugène professeur à la retraite avec qui nous avons pu échanger sur la transition qui s’est opérée après 1989. La traduction nous a beaucoup aidé à comprendre car le franglais et le honglais peut avoir des limites. Donc une belle organisation Franco Hongroise via la Fédération Nationale de l’Essonne et les partenaires hongrois. 

Le fait d’aller rencontrer des acteurs locaux hors du territoire national permet via l’externe de réinterroger l’interne, ressource et en ce qui me concerne redonne de l’élan et de nouvelles perspectives pour le projet de la MPT, quartier et surtout les citoyens qui y vivent. »